L'étranger

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Albert Camus

Résumé 
Appelé à l'asile où sa mère vient de mourir (premier texte), Mersault accomplit docilement, dans les formes consacrées par l'usage, les rites de la veillée funèbre. Il a sans doute de la peine mais il ne fait aucun effort pour manifester sa douleur. Le lendemain il retrouve une amie d'autrefois, Marie Cardona, se beigne avec elle et l'accompagne au cinéma où l'on projète un film comique. La vie reprend son cours monotone. C'est dimanche, et Mersault va rendre visite avec Marie et son ami Raymond à Masson et sa femme qui habitent dans un cabanon à l'extrémité d'une plage. Les trois hommes ont une bagarre avec deux arabes qui poursuivaient Raymond pour une histoire de femme. Mersault prend le revolver de Raymond et par un enchaînement aveugle de circonstances et d'impulsions instinctives, sans raison profonde il tue un homme qu'il ne connaît même pas (deuxième texte). Déféré à la justice, Mersault n'a pas conscience d'être un criminel, et il est l'objet, par son attitude, de scandale pour le procureur, les juges et même son avocat. Il leur apparaît comme un étranger à leur univers  parce qu'il ignore les valeurs conventionnelles. On lui reproche non seulement le meurtre mais aussi d'avoir été insensible à l'enterrement de sa mère, puis de s'être baigné et d'être allé au cinéma le lendemain. Il est condamné à mort.

 

1er texte:

    " L'asile est à deux kilomètres du village. J'ai fait le chemin à pied. J'ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m'a dit qu'il fallait que je rencontre le directeur. Comme il était occupé, j'ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite, j'ai vu le directeur : il m'a reçu dans son bureau. C'est un petit vieux, avec la Légion d'honneur. Il m'a regardé de ses yeux clairs. Puis il m'a serré la main qu'il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. Il a consulté un dossier et m'a dit : «Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans.Vous étiez son seul soutient» J'ai cru qu'il me reprochait quelque chose et j'ai commencé à lui expliquer. Mais il m'a interrompu: «Vous n'avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J'ai lu le dossier  de votre mère. Vous ne pouviez  soubvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici.» J'ai dit: «Oui, monsieur le Directeur.» Il a ajouté : «Vous savez, elle avait des amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des intérêts. qui sont d'un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait s'ennuyer avec vous.»  
C'était vrai. Quand elle était à la maison, maman passait son temps à me suivre des yeux en silence. Dans les premiers jours où elle était à l'asile, elle pleurait souvent. Mais c'était à cause de l'habitude. Au bout de quelques mois, elle aurait pleuré si on l'avait retirée de l'asile. Toujours à cause de l'habitude.C'est un peu pour cela que dans la dernière année je n'y suis presque plus allé. Et aussi parce que cela me prenait mon dimanche - sans compter l'effort pour aller à l'autobus, prendre des tickets et faire deux heures de route."

(L'Étranger d'Albert Camus- édition Gallimard (coll.Folio 1975), pp 11-12)   

 2e texte:      

      "C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant.Et cette fois, sans se soulever, l'Arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma mains sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur."

(L'Étranger d'Albert Camus - édition Gallimard (coll.Folio 1.975), pp 94-95)