Albert Camus
1er texte: "
L'asile
est à deux kilomètres du village. J'ai fait le chemin à pied. J'ai
voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m'a dit qu'il fallait
que je rencontre le directeur. Comme il était occupé, j'ai attendu un
peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite, j'ai vu le
directeur : il m'a reçu dans son bureau. C'est un petit vieux, avec la
Légion d'honneur. Il m'a regardé de ses yeux clairs. Puis il m'a serré
la main qu'il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la
retirer. Il a consulté un dossier et m'a dit : «Mme Meursault est entrée
ici il y a trois ans.Vous étiez son seul soutient» J'ai cru qu'il me
reprochait quelque chose et j'ai commencé à lui expliquer. Mais il m'a
interrompu: «Vous n'avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J'ai
lu le dossier de votre mère. Vous ne pouviez soubvenir à
ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et
tout compte fait, elle était plus heureuse ici.» J'ai dit: «Oui,
monsieur le Directeur.» Il a ajouté : «Vous savez, elle avait des
amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des
intérêts. qui sont d'un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait
s'ennuyer avec vous.»
(L'Étranger
d'Albert Camus- édition Gallimard (coll.Folio
1975), pp 11-12)
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2e texte:"C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant.Et cette fois, sans se soulever, l'Arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma mains sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur." (L'Étranger d'Albert Camus - édition Gallimard (coll.Folio 1.975), pp 94-95) |
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